Apparemment, de temps en temps, les adultes prennent le temps de s'asseoir et de contempler
le
désastre qu'est leur vie. Alors ils se lamentent sans comprendre et, comme des mouches qui se
cognent toujours à la même vitre, ils s'agitent, ils souffrent, ils dépérissent, ils dépriment et ils s'interrogent sur
l'engrenage qui les a conduits là où ils ne voulaient pas aller. Les plus intelligents en font même une religion :
ah, la méprisable
vacuité de l'existence! Il y a des cyniques dans ce genre qui dînent à la
table de papa : "Que sont devenus nos rêves de jeunesse? " demandent-ils d'un air désabusé et satisfait. "ils
se sont envolés et la vie est une chienne." Je déteste cette fausse lucidité de la maturité. La vérité, c'est qu'ils
sont comme les autres, des gamins qui ne comprennent pas ce qui leur est arrivé et
qui jouent aux
gros durs alors qu'ils ont envie de pleurer.
C'est pourtant simple à comprendre. Ce qui ne va pas, c'est que
les enfants croient aux discours
des adultes et que, devenus adultes, ils se vengent en trompant leurs propres enfants. "La vie a un sens
que seules les grandes personnes détiennent" est le mensonge universel auquel tout le monde est obligé de
croire. Quand, à l'âge adulte, on comprend que c'est faux, il est trop tard. Le mystère reste intact mais toute
l'énergie disponible a depuis longtemps été gaspillée en activités stupides. il ne reste plus qu'à
s'anesthésier comme on peut en tentant de se masquer le fait qu'on ne trouve aucun sens
à sa vie et on trompe ses propres enfants
pour tenter de se convaincre soi- mêmeM. BARBERY, "L'élégance du hérisson", coll. Nrf, éd. Gallimard, France, 2006.